L’économie sociale et solidaire: un nouvel élan

JL Laville

26 octobre 2016

À l’occasion du mois de l’économie sociale et solidaire et de la parution de son livre « L’économie sociale et solidaire », Jean-Louis Laville, titulaire de la chaire « Économie solidaire » du Cnam, revient sur les principes et les origines de cette forme d’économie.

Quels sont les principes déterminant et définissant l’économie sociale et solidaire (ESS) ?

D’un côté l’économie sociale est caractérisée par des entreprises à lucrativité limitée, principalement à statuts associatifs, coopératifs ou mutualistes, qui limitent le retour fait aux investisseurs pour favoriser ceux qui exercent l’activité, c’est-à-dire les membres de l’organisation. Une autre caractéristique de ces entreprises, c’est qu’elles constituent un patrimoine durablement collectif, ce qui signifie que quand l’activité cesse, le patrimoine est transféré à une autre entité de l’économie sociale. Ces entités ne peuvent donc pas être appropriées par un actionnariat uniquement intéressé par le profit. Leur but est plutôt de rassembler des personnes qui ont besoin d’une activité, d’où leur importance sur un certain nombre de territoires.

De l’autre, il y a les principes de l’économie solidaire. Celle-ci prolonge et dépasse les statuts de l’économie sociale en portant une réflexion plus large sur l’économie, sans la réduire au marché. Elle correspond à des expériences de démocratisation de l’économie par des engagements citoyens. Ces expériences mènent à des innovations et à de nouvelles façons de faire, comme les circuits courts dans le domaine de l’alimentation. Deux choses sont particulièrement importantes. D’une part, l’économie solidaire ne réduit pas l’économie au marché, elle inclut les principes de redistribution ou de réciprocité, qui permettent aussi de générer de l’activité. D’autre part, elles ont une dimension publique, partant du constat que le cadre législatif et règlementaire n’est pas adapté à un certain nombre de demandes de la société, les individus qui les mettent en œuvre décident d’agir en produisant et proposant de nouveaux services, susceptibles de transformer le cadre institutionnel.

Peut-on parler d’une « nouvelle économie » ?

Bien que cette forme d’économie présente un aspect inédit, elle a au moins deux siècles. La première vague de ce qui deviendra l’ESS, c’est un ensemble d’associations ouvrières ou paysannes qui se constituent dans la première moitié du 19e siècle, et qui cherchent à traduire dans la vie quotidienne, sociale et économique, les principes acquis avec l’instauration de la démocratie (liberté, égalité, fraternité). Ce mouvement cherche à instaurer des moyens concrets pour réduire les inégalités et donne naissance à l’acception moderne du mot solidarité, qui est une solidarité démocratique, se substituant à la charité. En effet, la charité suppose une dissymétrie entre celui qui donne et celui qui reçoit, qui ne doit plus exister sous le principe d’égalité. On cherche donc à mettre en place un nouveau rapport social où les gens agissent ensemble, de manière volontaire, pour viser un même bien commun.

Au bout de cette période, en 1848, on rentre dans un modèle centré sur la « révolution industrielle » et le développement du capitalisme permettant « la richesse des nations » et de leurs populations. À partir de ce moment, toutes ces démarches démocratiques sont méprisées et considérées comme utopistes et sans résultats concrets. La solidarité est redéfinie d’une manière plus restrictive, passant d’une solidarité démocratique à une solidarité philanthropique, de soutien aux populations les plus défavorisées. Aujourd’hui encore, on retrouve cette tension entre ces deux conceptions de l’ESS qui est appréhendée soit comme une économie de droit commun qui, au 21e siècle, peut permettre de développer des activités initiées par la société civile, soit comme une économie pour les pauvres, une sous économie réservée à ceux qui ne trouvent pas de place dans l’économie « normale ».

Le 20e siècle finira d’effacer la mémoire de ce qui a été fait au 19e, les statuts associatifs, mutualistes et coopératifs n’ayant guère de portée politique face à l’importance prêtée à l’équilibre État/marché. Les coopératives se retrouveront sur le marché, les associations seront enrôlées dans les politiques de l’État social, et les mutuelles deviendront des organismes subsidiaires de la protection sociale généralisée.

Il est donc intéressant de voir qu’aujourd’hui, alors que tout ça était oublié, il y a une renaissance et un regain très fort de l’ESS, s’appuyant sur ses statuts historiques, renouvelés par tout un ensemble de nouvelles dynamiques regroupées dans l’économie solidaire.

Depuis quand cette discipline est-elle enseignée au Cnam ?

La chaire d’Economie solidaire est récente mais ses activités attirent de plus en plus de monde. C’est un champ qui est perçu comme un champ en émergence et dont les gens veulent mieux saisir les logiques, par exemple pour la mise en place des politiques appropriées. La demande de formation des acteurs, mais aussi des partenaires, est donc de plus en plus forte. Ainsi, en France, alors qu’il n’existait quasiment pas de master il y a deux décennies, il y a maintenant un réseau interuniversitaire de l’ESS qui se réunit tous les ans et qui regroupe une trentaine d’universités.

En se développant, ce domaine concerne de plus en plus de territoires, et grâce au réseau du Cnam nous avons la possibilité d’accompagner ce développement en ouvrant des formations en régions, comme c’est le cas cette année en Aquitaine. Et à chaque fois, nous le faisons en liaison avec les ressources universitaires et les acteurs présents sur le terrain. C’est d’ailleurs une des caractéristiques de nos formations d’aborder ainsi chaque sujet de manière croisée. Nous souhaitons avant tout pouvoir nous appuyer sur un très important contenu de recherche, y compris internationale, parce que nous pensons que la formation doit être étroitement liée à la recherche. Mais elle doit également être en résonnance avec l’activité d’un certain nombre de réseaux sur les territoires. C’est de ce rapprochement que l’on va pouvoir trouver de nouvelles opportunités. Très souvent ce rapprochement est complété par un rapprochement avec les élus, et nous arrivons ainsi à créer des espaces dans lesquels acteurs, chercheurs et responsables publics peuvent réfléchir ensemble. Ce sont des milieux qui se côtoient encore trop peu alors qu’on voit bien que chacun gagne à être mis en présence des autres et que leur mise en relation plus étroite peut s’avérer décisif pour certains projets.

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ESS